Canada: le Saskatchewan, une aubaine pour les candidats à l’immigration

La province canadienne du Saskatchewan jouit d’une conjoncture économique favorable mais est menacée par une pénurie de main-d’oeuvre. 94 500 emplois sont à pourvoir d’ici à 2017.

La première fois qu’ils ont entendu ce nom, ils ont tous eu la même réaction: la Saskatchewan, késako? Et de se jeter sur l’atlas le plus proche. Certains situaient vaguement ce lieu mystérieux quelque part au milieu des steppes d’Asie centrale. C’est ainsi: cette province de la région des Prairies, grande comme la France, la Belgique, les Pays-Bas et la Suisse réunies, bordée au sud par les Etats américains du Montana et du Dakota du Nord, avec ses plaines sans relief déroulées à l’infini sous un ciel sans obstacle, qui paraît s’unir à la terre, reste une frontière à découvrir.

 

A peine plus d’un million d’habitants y vivent. Mais, et c’est pour cette raison que de plus en plus de francophones, encouragés par les autorités locales, sont tentés d’y émigrer, cette province caracole à la seconde place du palmarès de la croissance de l’économie canadienne depuis une décennie. Elle a atteint les 3,3% l’an dernier; elle devrait être autour de 2,6% en 2014.

Originaire de l’Afrique des Grands Lacs, Christ-Mathieu Rugerinyange, qui venait de finir ses études en développement international à Ottawa, a ainsi été convaincu par un coup de téléphone de sa tante, installée à Regina, la capitale de la Saskatchewan: «  »Viens, m’a-t- elle dit. Ici, ça grandit vite et les opportunités sont nombreuses. » Moi, je pensais plutôt aller en Alberta pour profiter du boom mais elle m’a rétorqué: « La Saskatchewan, c’est l’Alberta d’il y a quelques années.Tout est à faire. » »

 

Le jeune homme se décide en septembre dernier. Après un mois de petits boulots dans un centre d’appel, il pose sa candidature pour un poste de comptable de prêts à Farm Credit Canada (FCC), la banque chargée du financement des agriculteurs. Il est retenu. « Ailleurs, il m’aurait fallu davantage de temps pour convaincre, mais la province manque de ressources humaines. »

On demande main-d’oeuvre

Les chiffres confirment cette pénurie qui menace de s’aggraver. Alors que 50 000 nouveaux emplois (pour une population active de 550 000 individus) sont venus étoffer le marché depuis cinq ans, et pour 95% d’entre eux à temps plein, le gouvernement de la province tire la sonnette d’alarme: jusqu’à 2017 il faudra pourvoir à 94 500 emplois supplémentaires, sauf à casser la croissance.

Mais où trouver la main-d’oeuvre? « Le gouvernement veut augmenter le taux d’activité dans certaines catégories de la population où il est plus faible, comme les Premières nations, explique Alastair MacFadden, en charge du marché du travail au ministère de l’Economie à Regina. Mais il nous faut aussi attirer de la main-d’oeuvre en provenance de l’extérieur. A ceux qui pourraient être intéressés, nous disons que la Saskatchewan est un endroit où l’on peut bâtir sa vie avec un emploi de qualité. »

Il y a urgence. Dans certains secteurs, comme le bâtiment ou les services sociaux, l’effet conjugué des départs à la retraite et une demande en forte croissance ne va bientôt plus permettre de satisfaire l’offre. « Entre l’agriculture qui cherche des bras dès le printemps et le pétrole en plein boom, les autres secteurs risquent la pénurie dans les prochains mois, pronostique Denis Prud’homme, le patron de Prudhomme international, une agence de recrutement spécialisée sur le marché du travail dans l’Ouest. Nous manquons déjà de mécaniciens, de soudeurs, de peintres industriels et de camionneurs. Cepen- dant, le principal problème des Français, c’est l’anglais. » Comme le résume un recruteur, « lorsque dans un champ de pétrole, on vous crie Back off! (Recule), il vaut mieux comprendre tout de suite. »

Le dynamisme est visible partout. Les loyers sont élevés, la faute au boom! Pour une maison de quatre chambres, il faut ainsi débourser entre 1500 et 2500 dollars par mois. L’agriculture est prospère: « Je vois des prêts, contractés sur trente ans pour acheter une propriété, remboursés en seulement vingt ans, grâce à des profits en augmentation », raconte le comptable de la FCC. Diplômé en 2010 de l’Ecole d’agriculture d’Angers, Johan Clequin travaille chez Fast Genetics, une société de génétique porcine: « Ici, le contexte économique est bien plus favorable pour cette filière qu’en Bretagne », confirme-t-il.

Tirée par la demande mondiale en engrais, la production de potasse bénéficie, de son côté, de nouveaux investissements. Marc Colombet est arrivé en mai 2012 pour diriger la maintenance de la future usine de l’allemand K+S, le leader mondial de la potasse, dont la construction démarrera fin 2016, à Bethune. L’explosion des prix mondiaux de la potasse a ouvert, en effet, la voie à d’énormes projets d’extension de capacité. Marc Colombet a besoin d’embaucher 120 salariés, et ce n’est pas facile: « La compétition avec l’industrie des hydrocarbures rend difficile la recherche de mécaniciens, d’électriciens et de soudeurs », témoigne-t-il.

Car, relancée par les nouvelles techniques d’extraction, la production d’hydrocarbures grimpe. Dans les petites villes proches des gisements d’or noir, les salaires s’envolent. Accueilli comme réfugié du Burundi au Québec en 2008, Napoléon Hatungimana s’occupait de l’inventaire du matériel pour une compagnie pétrolière à Estevan, à 200 kilomètres de Regina. « Un travail bien payé mais auquel j’ai dû renoncer pour un emploi de bureau car j’étais allergique aux sulfures d’hydrogènes. » Son ami Steve, originaire du Rwanda, lui, est resté sur place: il gagne entre 25 et 30 dollars de l’heure à faire des allers-retours avec son camion-citerne.

Tracer la route à la tête d’un convoi hors normes, c’était le rêve de Franck Rémond, 45 ans. Transporter des éoliennes de 50 mètres de long sur des routes rectilignes ou partir plusieurs semaines pour traverser le continent au volant de son engin, est devenu son ordinaire. Ce conducteur de poids lourd est arrivé en juillet 2012, après avoir répondu à une annonce. « Les débuts ont été difficiles, témoigne-t-il. Malgré mes vingt ans d’expérience, j’ai dû commencer avec du transport normal afin de me familiariser avec les routes et le matériel. Mon premier rendez-vous a été chaotique tant mon anglais était limité. Mais je me suis accroché. Pas le choix de toute façon! Ici, si tu ne parles pas la langue, tu n’as droit à aucune compassion. »

Deux ans plus tard, il est comblé. Les journées de travail sont longues mais profitables, grâce à de nombreuses heures sup, bien mieux rétribuées qu’en France. Sa famille l’a rejoint. Sylvie, son épouse, est devenue auxiliaire, puis éducatrice dans l’école francophone de son plus jeune fils. Elle y faisait du bénévolat avant d’être embauchée pour un salaire double de ce qu’elle touchait à Bayonne comme assistante. Et ce n’est qu’un début. L’école lui a offert une bourse afin de préparer un diplôme d’enseignante. « J’ai trouvé ma voie, dit-elle. En France, jamais une secrétaire ne pourrait prétendre enseigner. Ici, ce sont vos qualités que l’on examine d’abord. » L’aîné des garçons à qui l’Education nationale en France proposait de suivre un CAP s’est inscrit à Regina pour suivre des études de médecine. « On s’en sort mieux », résume Sylvie.

Par ricochet, la tension sur le marché du travail rend attractif le secteur des emplois communautaires, comprenez les postes parapublics destinés aux besoins de la minorité francophone, installée de longue date dans les Prairies. Ils seraient 10000 à Regina sur une population totale de 250000. « Des gouverneurs francophones ont aidé au développement de Regina, comme l’ont rappelé, récemment, les Journées du patrimoine que nous avons organisées, explique Jessica Chartier, directrice du développement communautaire à l’Association canadienne-française de Regina (ACFR). Nous nous inscrivons ainsi dans une tradition, en prenant notre modeste part à la défense de la francophonie. » « La maîtrise du français et la formation que j’ai reçue en France, avec mes études dans le domaine de l’événementiel, constituent un atout à l’embauche », témoigne Sophie Ballanfat, coordinatrice des projets à l’ACFR.

A bien des égards, le tissu communautaire de la Saskatchewan constitue un sas pour les nouveaux arrivants. Dans ce milieu minoritaire, on pratique plus naturellement l’entraide, on s’y échange les petites ficelles du quotidien, on y trouve souvent le premier job. A l’Institut français de l’université de Regina, la Française Angéline Dubois, coordinatrice du centre de recherche sur les francophonies, voulait initialement se rendre à Vancouver. Elle est restée, heureuse de vivre « cette expérience de communauté minoritaire », où « l’on fait confiance et où l’on délègue les responsabilités ». Débarquée de Djibouti en 2009, Chamis Mohamed, « passée de +45° à -45° » comme elle le dit plaisamment, travaille à la garderie francophone. Informaticienne de formation, Angéline Feumba, d’origine camerounaise, a trouvé, elle, à s’employer comme assistante administrative au quotidien en français local, L’Eau vive, où elle gère la comptabilité et les abonnements. Son objectif est d’améliorer son anglais, à ce jour encore « une barrière » à la mobilité professionnelle, de son propre aveu. Parrainée par son mari, Radouane Zinoun, un comptable recruté par téléphone à Montréal et séduit par « l’accélérateur de carrière, en termes de salaire et de responsabilités que la Saskatchewan a su offrir », Saïda Chehaima est arrivée du Maroc en 2011.

Embauchée comme auxiliaire dans une école francophone où elle s’occupait des « enfants avec des besoins spéciaux », souffrant principalement d’autisme, elle a eu l’idée d’ouvrir une garderie francophone dans le sous-sol de sa maison. Travaux de sécurité, percement de nouvelles ouvertures, examen de son parcours par l’administration, formation en ligne… elle a fini par obtenir l’autorisation et a ouvert le mois dernier. « Etablir une garderie francophone dans une ville qui en manque, dit-elle, c’est aussi permettre à ma petite fille de ne pas perdre son français en milieu minoritaire et, à terme, dans un Canada bilingue, cela lui sera un atout. »

Un atout supplémentaire

Née à Regina, le bébé de Radouane et Saïda aura une autre carte en mains: elle sera habituée aux rigueurs du climat. En février 2014, la province a marqué un fameux record: -52°C! (avec refroidissement éolien). « Ce jour-là, nous étions le lieu le plus froid de la planète », soupire Cathy Colombet. A la fin du mois de mars, le thermomètre descendait encore à -20°C. « Nous nous sommes résignés à acheter un tapis roulant pour faire un peu d’exercice, car l’hiver on vit à l’intérieur », raconte-telle. Au début de l’été, des nuages de moustiques, de taons et de tiques attaquent les promeneurs au bord des lacs. A croire que la belle saison se limite à août-septembre!

Est-ce l’effet du climat? « Dans cette province, la vie va plus doucement, raconte Jessica Chartier, sensible à cet  »esprit des Prairies » caractérisé par une aimable placidité. L’hiver glacial est néanmoins chaleureux car on vit comme dans un grand village. C’est un cadre adapté à la vie de famille, beaucoup d’activités à destination des enfants sont en outre financées par les pouvoirs publics. » Pour les célibataires, en dehors du travail, c’est moins exaltant. Ils ne recensent que quelques lieux de sortie, le Irish Pub, le Free House, le Bushwalker et une petite salle de concerts, en sous-sol. « La vie sociale est franchement limitée, avoue Christ-Mathieu. Du coup, beaucoup enchaînent avec un second emploi, en fin de journée. »

 

SOURCE : www.lexpress.fr